08 novembre 2007
Suivi psychologique et PMA
"Le suivi psychologique des couples n'est pas suffisant"
Entretien avec le Professeur Anke Rohde
"Le diagnostic de stérilité provoque souvent chez les couples une première crise existentielle": Entretien
avec le Professeur Anke Rohde, psychiatre et psychothérapeute,
directrice du service de psychosomatique gynécologique du centre
hospitalier universitaire de Bonn, qui s'exprime sur le suivi
psychologique proposé aux couples n'arrivant pas à avoir des enfants.
ARTE:
Les centres de procréation médicalement assistée assurent-ils un suivi
psychologique suffisant pour les couples souffrant de troubles de la
fertilité ?
Pr ROHDE: J'ai
malheureusement constaté que le suivi n'est pas suffisant en pratique.
On en parle beaucoup, et les couples sont d'ailleurs tenus de se rendre
à une consultation psychosomatique avant d'entamer un traitement. Cela
dit, je crois que la réalité est quelque peu différente : le suivi
psychologique des couples est souvent négligé, ce que j'attribue
d'abord à des questions financières. Un entretien avec une
psychothérapeute ou une psychologue dure au minimum 30 à 45 minutes, et
un seul entretien ne suffit pas. Je trouve très regrettable que le
suivi ne fasse pas partie intégrante du traitement, car cela prive
d'emblée de nombreuses possibilités.
Il
arrive fréquemment que les traitements échouent à plusieurs reprises;
les couples qui désirent des enfants n'ont souvent pas d'autre choix
que d'admettre que leur souhait ne se réalisera jamais. Ces hommes et
ces femmes courent-ils un grand risque de traverser une crise
existentielle ?
Le
diagnostic de stérilité provoque souvent chez les couples une première
crise existentielle : ne s'étant pas attendus à ce qui leur arrive, ils
se retrouvent désemparés à cet instant précis. Ils doivent ensuite
décider de l'opportunité d'entamer un traitement. Une fois leur
décision prise, ils placent souvent d'assez grands espoirs dans le
traitement, et se disent :" nous savons que le traitement ne marchera
pas nécessairement, nous n'avons pas trop d'attentes, on verra bien ce
qui va se passer".Tout va bien pendant un cycle, voire deux cycles de
traitement. Mais lorsque le traitement n'a rien donné et que les
couples doivent répéter l'opération une troisième fois, et parfois même
faire une quatrième tentative voire plus, il arrive fréquemment - et ce
phénomène frappe surtout les femmes - qu'ils se sentent abattus et
fassent de plus en plus une dépression réactive. Ceci se comprend
facilement dans la mesure où le couple entame à chaque fois un cycle
d'espoir et d'attente tout en suivant un traitement lourd, et qu'il
voit tout d'un coup ses espoirs réduits à néant. Au début, les
personnes concernées arrivent assez bien à se ressaisir; mais l'énergie
qu'elles doivent mobiliser est considérable, et c'est parfois à ce
moment là que les couples viennent nous consulter. Je déplore qu'ils ne
fassent pas appel au suivi psychologique plus tôt, et qu'ils ne
viennent consulter que lorsque les choses ont vraiment empiré et qu'ils
se retrouvent - surtout les femmes - dans une spirale dépressive.
Les
hommes et les femmes ont-ils des réactions différentes face à une telle
situation ? Que change le fait de savoir lequel des partenaires est
frappé de stérilité ?
Nous
avons constaté que les hommes et les femmes réagissent effectivement de
façon différente. Les femmes ressentent souvent le besoin de beaucoup
s'exprimer, de ne pas en parler uniquement avec leur compagnon mais
aussi avec d'autres personnes concernées. J'ai l'impression que les
hommes intériorisent plus, et qu'ils ne veulent pas en parler
constamment. Cela dit, ils ne vivent pas très bien la situation,
notamment lorsqu'ils sont "responsables" et qu'ils se rendent compte de
tout ce que leur femme doit endurer. Le traitement entraîne nettement
plus de désagréments physiques pour les femmes que pour les hommes.
L'origine de la stérilité joue certainement un rôle, bien qu'au début,
la plupart des couples s'efforcent de ne pas se faire de reproches. Des
frustrations sous-jacentes apparaissent, et il est difficile de les
exprimer car cela reviendrait à adresser un reproche à l'autre. Le
facteur décisif est la lourdeur du traitement, et parfois la
focalisation croissante sur le désir d'enfant au cours du traitement,
qui relègue au deuxième plan tout le reste, même s'il s'agit de choses
de la vie importantes.
De
quelle façon le partenaire sain peut-il soutenir psychiquement l'autre
dont la stérilité a été traitée sans succès et qui finit parfois par
éprouver un sentiment de culpabilité ? De quelle façon lui
recommanderiez-vous d'aborder la situation ?
Je
ne pense pas qu'il faille distinguer dans les couples les partenaires
sains et les partenaires malades ou "responsables", car il arrive
fréquemment que des facteurs interviennent de part et d'autre. Ce n'est
souvent pas cela qui compte le plus, mais plutôt le fait que les
couples vivent de plus en plus mal la lourdeur du traitement, ne
serait-ce qu'en raison des prescriptions à respecter en matière de
sexualité et des échecs répétés. La vie de couple en est souvent
gravement perturbée, et les relations entre les partenaires deviennent
fréquemment difficiles. Ils perdent parfois de vue ce qui unissait leur
couple et les liens qu'ils avaient forgés. Je pense que dans une telle
situation, un couple peut réagir de deux façons: premièrement, veiller
dès le départ à ne pas se laisser obnubiler par le seul désir d'enfant,
et deuxièmement essayer de préserver sa relation à deux.
Il
ne faut pas jamais oublier que l'on peut vivre aussi sans enfants. Nous
constatons fréquemment que les couples qui consultent menaient une
existence très agréable sans enfants, et qu'ils ont parfois réfléchi
longtemps avant d'envisager de renoncer à ce type d'existence. Et tout
d'un coup, tout cela s'efface, ce qui est bien sûr dramatique..
Existe-t-il des thérapies spécifiques qui s'adressent à ceux qui n'ont pas pu satisfaire leur désir d'enfant ?
Plusieurs
facteurs doivent être pris en compte lorsqu'on couple sans enfant
entame un traitement. Il est important de veiller au départ à ne pas
se focaliser exclusivement sur le désir d'enfant, et il est tout aussi
important d'essayer de remédier aux effets secondaires physiques et
psychiques du traitement le plus tôt possible, sans attendre que le
moral du couple ne soit au plus bas et que la femme fasse une véritable
dépression. Je recommande d'essayer de soulager les tensions qui
accompagnent le traitement et qui peuvent le faire échouer en proposant
un accompagnement psychique. Lorsque le désir d'enfant provoque une
situation de stress global, lorsqu'on sait que c'est la dernière
tentative et que celle-ci échoue, on peut aisément s'imaginer les
conséquences.
Aucune
corrélation n'a été faite pour l'instant entre la tension psychique et
le taux d'échecs; néanmoins, en tant que psychiatre et
psychothérapeute, je présume que c'est susceptible d'avoir une
influence négative. Moins un couple est stressé et plus il est détendu
lorsqu'il entame le traitement, meilleures sont les chances de
réussite. On ne s'expliquerait pas autrement qu'il arrive fréquemment
que des femmes tombent enceintes lorsque le traitement est terminé.
Nous jugeons ce point important pour les couples qui souhaitent un
enfant : il faut qu'ils arrivent un jour à tirer un trait, à renoncer
au traitement. Sinon, ce sera une histoire sans fin, qui obérera leur
existence pendant des années, les empêchera de renouer avec la même
existence qu'avant, et provoquera peut-être leur séparation. Il est
parfois nécessaire d'encourager activement les couples à faire leur
deuil de cet enfant qu'ils n'ont pas eu; or, les couples disent souvent
qu'ils ne peuvent pas faire leur deuil d'un enfant qui n'est pas né,
qu'ils ne peuvent pas faire ce travail. C'est pourtant tout à fait
possible, et il faut le faire afin d'être capable de se consacrer à
d'autres choses un jour ou l'autre. J'ajouterai à ce sujet qu'il est
essentiel de bien faire comprendre aux couples que le traitement est
terminé et qu'il n'y a plus rien à faire. Il arrive parfois que des
couples disent qu'ils souhaitent attendre six mois, et qu'ils
recommenceront s'ils ressentent encore le désir d'enfant. En procédant
de cette façon, ils n'arrivent pas vraiment à dire adieu à cet enfant
et à entamer le travail de deuil. Or, celui-ci est important pour
accepter le fait qu'on n'aura jamais d'enfant.
Quelles
sont les solutions qui restent aux couples sans enfants si le
traitement échoue ? Envisagent-ils de recourir à l'adoption, ou les
couples insistent-ils pour avoir leur propre enfant ?
Les
réactions sont très diverses. Pour certains couples, il est important
d'avoir leur propre enfant, tandis que d'autres ont peur de tout ce qui
pourrait advenir s'ils adoptent un enfant. Même lorsqu'ils se décident
pour une adoption, le chemin est semé d'embûches, et très peu de
couples parviennent à adopter un enfant. L'adoption n'est pas une
solution de rechange simple à mettre en oeuvre : les services chargés
de l'adoption sont extrêmement restrictifs quant au choix des parents
adoptifs, et leurs critères de sélection excluent un grand nombre de
couples sans enfants. L'une des solutions envisageables est de prendre
un enfant en nourrice, ce qui suscite souvent encore plus de
difficultés pour le couple, car les enfants placés viennent souvent de
milieux à problèmes. Pour certains couples, cela ne remplace pas un
enfant à soi. A mon avis, la première chose à envisager dès le départ
est une existence sans enfant : à quoi peut-elle ressembler ?
Quelles sont les lacunes en matière de suivi des couples qui souhaitent avoir un enfant ?
Je
crois important de faire comprendre aux couples qui souhaitent un
enfant qu'ils doivent absolument accepter l'offre de suivi
psychosomatique ou psychologique qui leur est faite. Ceci ne signifie
pas pour autant que l'on attribue une origine psychique à leur
stérilité, contrairement à ce que craignent certains couples. Il s'agit
plutôt de limiter au maximum les effets secondaires du traitement et de
la façon dont on le vit, et de soutenir le couple. Lorsque les couples
ne se voient pas proposer un tel suivi, ils devraient en faire la
demande eux-mêmes. Lorsque ce suivi sera systématiquement proposé avec
le traitement, les couples hésiteront moins à y avoir recours. Les
couples devraient exprimer leur besoin, et la loi prévoit d'ailleurs
une consultation psychosomatique. Lorsque les patients demanderont que
le suivi soit intégré au traitement parce que celui-ci est trop lourd -
on a suffisamment d'exemples malheureux de femmes qui ont beaucoup
souffert du traitement - lorsque ce besoin sera exprimé publiquement,
je pense que la situation évoluera peut-être.
Interview: Yvonne von Zeidler Norisuivi
Merci DAPHOUNETTE
Commentaires
merki!
Comme il est intéressant cet article!!lol
En le lisant, je me disais "tiens, j'ai mis aussi cet article"....
Donc de rien, miss!
Bises et prends bien soin de toi!
Delph
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